Coopération internationale Quelle aide au développement?
La Suisse réoriente sa coopération internationale vers l’aide humanitaire d’urgence. Des études récentes montrent que couper l’aide structurelle peut attiser les conflits armés et fragiliser des régions entières.
Partout dans le monde, l'aide au développement est sous pression. Certains pays la coupent pour des raisons idéologiques, d'autres pour des raisons budgétaires, et d'autres encore réorientent l'argent de projets structurels de long terme vers l'aide humanitaire d'urgence — c'est le cas de la Suisse. Comment réformer l'aide au développement? Et que peuvent y apporter les études scientifiques?
En juin dernier, le Conseil fédéral a annoncé un recentrage de sa coopération internationale au profit de l'aide humanitaire. Cette décision a envoyé une onde de choc dans le milieu de l'aide au développement, dans un contexte de bouleversements plus larges de l'aide multilatérale et des programmes nationaux à travers le globe. Un ensemble d'études scientifiques récentes met en lumière trois axes de réflexion essentiels pour toute réforme.
Aide au développement et conflits armés
Premièrement, on ne peut dissocier l'aide au développement de la politique de sécurité. Couper l'aide peut avoir d'importantes conséquences humanitaires, mais aussi sur les conflits armés. Notre étude publiée récemment dans la revue Science analyse les coupes budgétaires opérées par l'administration américaine début 2025. En comparant, dans le temps, des régions fortement dépendantes de l'aide américaine à des régions comparables mais non bénéficiaires, nous montrons que les premières ont connu, après les coupes, une hausse sensible des conflits armés par rapport au groupe contrôle. Cette étude se limite à des associations de court terme dans un seul pays; on ne peut donc pas nécessairement extrapoler ces effets à long terme ou à d'autres contextes. Elle invite néanmoins à la prudence face à toute réforme massive et soudaine.
Investissements dans l’éducation et la santé
Deuxièmement, de nombreuses études montrent qu’au niveau des instabilités politiques, les transferts monétaires directs ont des effets politiques plus incertains que les investissements dans l'éducation et la santé des populations bénéficiaires. Renforcer ces systèmes produit un double bénéfice: un solide retour économique grâce à des gains de productivité, mais aussi une réduction des risques de conflit. La plupart des gens ne sont pas des sadiques — lorsque des perspectives économiques légales existent, ils sont moins enclins à se laisser recruter par des chefs de guerre. Par ailleurs, le capital humain se prête beaucoup moins bien au pillage que le capital physique: investir dans l'éducation réduit ce qu'un groupe rebelle pourrait espérer s'approprier, et donc sa motivation à attaquer. Une économie forte et des perspectives attractives sont ainsi parmi les meilleurs remparts contre l'extrémisme et la violence politique. Bien conçue, l'aide au développement peut donc résoudre à la fois des problèmes économiques et des tensions politiques.
Évaluation d’impact
Troisièmement, que signifie au juste une aide «bien planifiée»? Comment savoir quels projets fonctionnent et lesquels échouent? Seules des évaluations d'impact rigoureuses permettent de savoir si l'argent du contribuable est bien investi. La Suisse, comme la plupart des agences de développement, y a déjà recours régulièrement — mais il est crucial d'élargir et d'affiner constamment ce travail d'évaluation. J'ai depuis quelques années le privilège de collaborer avec le Ministère des affaires étrangères du Royaume-Uni, pays réputé de longue date comme un des leaders mondiaux en la matière. Dans l'idéal, l'évaluation se planifie dès la conception du projet, avec des indicateurs suivis en continu, permettant de comparer objectivement les mérites de différentes approches.
Certains programmes se prêtent à des études randomisées, inspirées de la méthodologie médicale — un groupe reçoit le traitement, l'autre un placebo. Trois pionniers de cette approche en économie, Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer, ont d'ailleurs reçu le prix Nobel pour ces travaux. Un principe éthique s'impose toutefois: les études randomisées ne sont justifiables que dans certains contextes précis. Si l'on sait déjà qu'une mesure est bénéfique et que le budget le permet, rien ne justifie moralement d'en priver une partie de la population. En revanche, lorsque le budget ne permet d'aider qu'un nombre limité de municipalités, ou que l'on hésite entre deux mesures, les études randomisées deviennent un outil précieux. Concevoir une étude randomisée dès le lancement d'un projet n'engendre souvent que peu de coûts supplémentaires, et de nombreux chercheurs et chercheurs offrent volontiers leur aide gratuitement.
Le budget de l'aide au développement étant par nature limité, il est essentiel de dépenser chaque franc là où il produit le plus de bénéfices pour les populations concernées. Et puisque chaque responsable de projet aura naturellement tendance à défendre le sien face aux autres, seule une mesure rigoureuse et objective de l'impact permet de garantir que chaque franc du contribuable serve au mieux la cause qu'il est censé servir.
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