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QUINTE-CURCE 

LIVRE DIXI�ME

I. Vers le m�me temps arriv�rent Cl�andre et Sitalc�s, avec H�racon et Agathon: c'�taient eux qui avaient tu� Parm�nion par l'ordre du roi. Ils amenaient cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux. Mais � leur suite venaient aussi des accusateurs, de la province qu'ils avaient gouvern�e; et, pour compenser tant des crimes qu'ils avaient commis, c'�tait trop peu d'avoir pr�t� leur minist�re � un meurtre agr�able au roi. En effet, non contents de d�pouiller tout ce qu'il y avait de profane, ils n'avaient pas m�me respect� les choses sacr�es; et les jeunes filles, ainsi que les plus nobles matrones, livr�es au d�shonneur, pleuraient les outrages que leur pudeur avait soufferts. Leur avarice et leur brutale licence avaient rendu odieux aux Barbares le nom mac�donien. Parmi tant de d�r�glements, cependant, se faisait remarquer celui de Cl�andre, qui, apr�s avoir d�shonor� une jeune fille d'illustre naissance, l'avait donn�e pour concubine � un de ses esclaves. La plupart des amis d'Alexandre ne consid�raient pas tant l'atrocit� des forfaits imput�s publiquement aux accus�s, que le souvenir du meurtre de Parm�nion, quoique peut-�tre cette circonstance d�t plaider tout bas leur cause aupr�s du roi: ils se f�licitaient de voir que la col�re de leur ma�tre retombait sur ceux m�me qui en avaient �t� les ministres, et qu'un pouvoir acquis par le crime n'avait jamais de dur�e. Le roi, apr�s avoir entendu la cause, pronon�a qu'un seul grief, mais le plus grave de tous, avait �t� omis par les accusateurs: c'est que les coupables avaient d�sesp�r� de sa vie: jamais, en effet, ils ne se fussent port�s � des exc�s semblables, s'ils eussent souhait�, ou cru qu'il rev�nt de l'Inde sain et sauf. Il les fit donc mettre dans les fers, et ordonna le supplice de six cents soldats qui avaient �t� les ministres de leurs cruaut�s. Le m�me jour, furent aussi mis � mort les rebelles qui avaient tent� un soul�vement parmi les Perses, et que Crat�re avait amen�s.
Peu de temps apr�s, arriv�rent N�arque et On�sicrite, qu'Alexandre avait charg�s de s'avancer plus loin que lui sur l'Oc�an. Ils rapportaient, avec leurs propres observations, d'autres faits qu'ils avaient appris par ou�-dire: "L'�le qui se pr�sente � l'embouchure du fleuve �tait, disaient-ils, tr�s abondante en or, mais manquait de chevaux: ceux qui avaient la hardiesse d'en transporter du continent les vendaient un talent la pi�ce. La mer �tait remplie de monstres: on les voyait suivre le mouvement de la mar�e, �gaux en grosseur aux plus grands vaisseaux: il avait fallu les effrayer par des cris mena�ants pour les emp�cher de suivre la flotte: ils s'�taient alors enfonc�s sous les eaux, comme des navires qui s'ab�ment, avec un grand bruit." Pour le reste, ils s'en �taient rapport�s aux habitants: on leur avait dit "que la mer Rouge ne tirait pas son nom, comme c'�tait l'opinion commune, de la couleur de ses eaux, mais du roi �rythrus; que, non loin du continent, �tait une �le plant�e d'un grand nombre de palmiers, et que, environ au milieu du bois, s'�levait une colonne, monument consacr� au roi �rythrus, avec une inscription dans la langue du pays. On ajoutait que des b�timents, charg�s de vivandiers et de marchands, avaient �t� conduits dans cette �le par des pilotes qu'attirait l'app�t de l'or, et que l'on n'en avait revu aucun." Le roi, br�lant du d�sir d'en savoir davantage, commanda aux deux marins de se remettre � longer les c�tes, jusqu'� ce que leur flotte touch�t � l'embouchure de l'Euphrate, et puis de remonter le fleuve jusqu'� Babylone.
Pour lui, embrassant l'infini dans ses pens�es, il avait r�solu, apr�s qu'il aurait conquis toute la r�gion maritime de l'Orient, d'aller en Syrie s'embarquer pour l'Afrique, et porter la guerre � Carthage. De l�, traversant les d�serts de la Numidie, il voulait diriger sa course vers Gad�s, o� la renomm�e pla�ait les colonnes d'Hercule, gagner ensuite les Espagnes, que les Grecs appelaient Ib�rie, du fleuve Ib�re, et longer les Alpes et la c�te d'Italie, d'o� il n'y avait qu'un court trajet jusqu'en �pire. Il donna donc l'ordre aux gouverneurs de la M�sopotamie de couper des bois sur le mont Liban, et de les transporter � Thapsaque, ville de Syrie, o� l'on en construirait de grandes car�nes de vaisseaux: tous devaient avoir sept rangs de rames, et �tre conduits � Babylone. Il avait command� aux rois de Chypre de fournir l'airain, l'�toupe et les voiles. Pendant que ces soins l'occupaient, des lettres lui furent remises des rois Porus et Taxile: ils lui annon�aient qu'Abisar�s �tait mort de maladie; que Philippe, son lieutenant, avait �t� assassin� et les coupables punis. Le roi donna pour successeur � Philippe Eud�mon, le chef des Thraces, et laissa au fils d'Abisar�s le royaume de son p�re.
Il arriva ensuite � Parsagades; c'est une nation de la Perse qui avait pour satrape Orsin�s, illustre, parmi les Barbares, par sa naissance et par ses richesses. Il descendait de Cyrus, autrefois roi de Perse; de grands tr�sors lui avaient �t� transmis par ses a�eux, et il en avait amass� de nouveaux dans la longue possession du commandement. Orsin�s vint au-devant du roi avec toute sorte de pr�sents, non seulement pour lui, mais pour ses amis. C'�taient des troupeaux de chevaux tout dress�s, des chars orn�s d'or et d'argent, des meubles pr�cieux, des pierres rares, des vases d'or d'un grand poids, des v�tements de pourpre, et quatre mille talents d'argent monnay�. Tant de g�n�rosit� causa cependant la mort du Barbare.
Ayant, en effet, combl� de pr�sents tous les amis du roi, au-del� m�me de leurs v�ux, il ne rendit aucun honneur � l'eunuque Bagoas, qui, en se prostituant � Alexandre, avait gagn� sa faveur. On l'avertit combien cet eunuque �tait cher au roi; il r�pondit alors, "qu'il faisait sa cour aux amis d'Alexandre, non � ses concubines; et que ce n'�tait pas l'usage chez les Perses de regarder comme des hommes ceux que la prostitution �galait � des femmes." Inform� de cette r�ponse, l'eunuque tourna contre la t�te d'un homme illustre et innocent une puissance qui �tait le prix de ses vices et de son d�shonneur. Il suborna de faux accusateurs, pris parmi ce qu'il y avait de plus m�prisable dans le pays, en leur donnant avis d'attendre ses ordres pour faire leurs d�nonciations. Cependant, chaque fois qu'il se trouvait sans t�moins avec le roi, il remplissait son oreille cr�dule de mille mensonges, cachant avec soin les motifs de son ressentiment, pour donner plus de poids � ses accusations. Orsin�s n'�tait point encore suspect, mais d�j� moins consid�r�. Son proc�s s'instruisait dans l'ombre, et il ignorait le p�ril cach� qui le mena�ait, tandis que l'inf�me, acharn� � le perdre, et fid�le � sa haine, alors m�me que dans les embrassements du roi il subissait le d�shonneur, profitait de ces moments o� la passion d'Alexandre �tait le plus vivement allum�e pour accuser Orsin�s de concussion, ou m�me de r�volte. D�j� la calomnie �tait m�re pour la perte de l'innocent, et le destin, dont les d�crets sont in�vitables, allait s'accomplir. Alexandre avait par hasard ordonn� d'ouvrir le tombeau de Cyrus, o� reposaient les restes de ce monarque, auxquels il destinait des honneurs fun�bres. Il le croyait rempli d'or et d'argent, d'apr�s ce que publiaient les Perses; mais, � l'exception d'un bouclier tomb� en pourriture, de deux arcs de Scythie et d'un cimeterre, il ne trouva rien. Couvrant alors du manteau qu'il portait lui-m�me le tr�ne sur lequel le corps �tait �tendu, il y pla�a une couronne d'or, et t�moigna son �tonnement de ce qu'un monarque si fameux, possesseur de tant de tr�sors, n'e�t pas �t� plus richement enseveli qu'un homme de condition vulgaire. Aux c�t�s du roi �tait l'eunuque, qui, se tournant vers lui: "Qu'y a-t-il d'�tonnant, dit-il, que les s�pulcres des rois soient vides, quand les maisons des satrapes ne suffisent pas � contenir l'or qui en a �t� tir�? Pour moi, je n'avais jamais vu ce tombeau; mais j'ai ou� dire � Darius qu'on avait enterr� avec Cyrus trois mille talents. Voil� la source de tant de largesses:ce qu'Orsin�s ne pouvait garder impun�ment, il l'a donn�, pour acheter du moins tes bonnes gr�ces � ce prix." Ces paroles de l'eunuque avaient d�j� excit� la col�re du roi, lorsque surviennent les d�lateurs apost�s pour le seconder: Bagoas d'un c�t�, de l'autre ceux qu'il a suborn�s, font retentir � ses oreilles leurs imputations mensong�res. Orsin�s, avant de soup�onner m�me qu'il �tait accus�, fut jet� dans les fers. Non content du supplice de l'innocent, Bagoas osa porter sur lui la main au moment qu'il allait mourir. Orsin�s lui dit, en le regardant: "J'avais bien ou� dire que des femmes avaient jadis r�gn� en Asie; mais c'est une chose toute nouvelle d'y voir r�gner un eunuque." Ainsi p�rit le plus illustre personnage d'entre les Perses, sans �tre coupable, et m�me apr�s avoir montr� envers le roi une g�n�rosit� extraordinaire.
Dans le m�me temps, Phradat�s est mis � mort, sur le soup�on de pr�tendre � la couronne. Alexandre commen�ait � avoir grande h�te d'ordonner les supplices, aussi bien que de croire les f�cheux rapports. C'est que la prosp�rit� a ce triste effet de corrompre chez les hommes la nature, et que rarement nous savons �tre assez en garde contre notre bonne fortune. C'�tait en effet le m�me prince qui, peu d'ann�es auparavant, n'avait pu se d�cider � condamner Alexandre Lynceste, inculp� par les d�positions de deux t�moins; il avait m�me laiss� absoudre de plus humbles accus�s, malgr� sa r�pugnance personnelle, parce que les autres croyaient � leur innocence; il avait rendu leurs �tats � des ennemis vaincus; et il finit par d�g�n�rer tellement de lui-m�me, que, contre sa propre inclination, selon les caprices d'un eunuque, il donnait aux uns des royaumes, aux autres il �tait la vie.
Ce fut � peu pr�s vers la m�me �poque que des lettres l'inform�rent de ce qui s'�tait pass� en Europe et en Asie tandis qu'il faisait la conqu�te de l'Inde. Zopyrion, gouverneur de la Thrace, dans une exp�dition contre les G�tes, avait �t� surpris par des orages et de soudaines temp�tes, et avait p�ri avec toute son arm�e. Ce d�sastre avait �t� le signal, pour Seuth�s, d'entra�ner les Odryses, ses compatriotes, � la r�volte. Pendant que la Thrace �tait ainsi presque perdue, la Gr�ce m�me ---.

II. Ils font donc voile vers Sunium avec trente vaisseaux: c'est un promontoire de l'Attique, d'o� il comptait gagner le port m�me d'Ath�nes. Le roi, � cette nouvelle, �galement irrit� contre Harpale et les Ath�niens, �quipe une flotte, pour marcher aussit�t contre la ville rebelle. Pendant qu'il agite en secret ce dessein, une lettre lui est remise: elle lui annon�ait qu'Harpale �tait, il est vrai, entr� dans Ath�nes, o� il avait gagn�, � force d'argent, les principaux citoyens; mais que bient�t le peuple assembl� lui avait command� de sortir de la ville; qu'il s'�tait alors retir� vers les soldats grecs, qui l'avaient arr�t�, et, d'apr�s le conseil d'un de ses amis, il avait �t� assassin�. Joyeux de ces nouvelles, Alexandre renon�a au projet de passer en Europe; mais il ordonna que les exil�s des villes grecques, � la r�serve de ceux qui �taient souill�s du sang de leurs concitoyens, fussent tous re�us dans leur patrie. Les Grecs n'os�rent pas d�sob�ir � ses commandements, quoiqu'ils vissent dans cette mesure une premi�re atteinte port�e � leurs lois; ils rendirent m�me aux bannis ce qui restait de leurs biens. Les Ath�niens seuls, fermes � maintenir avec leur libert� celle de toute la Gr�ce, repouss�rent loin de leurs fronti�res ce ramas d'hommes, qui les indignait: ils avaient appris � ob�ir, non pas aux ordres d'un roi, mais aux lois et aux m�urs de leur patrie, et �taient d�cid�s � tout souffrir, plut�t que d'admettre dans leurs murs ce qui en avait �t� autrefois le rebut, et ce qui �tait maintenant la lie m�me de l'exil.
Alexandre, d�cid� � renvoyer ses vieux soldats dans leurs foyers, fit choisir treize mille hommes d'infanterie et deux mille cavaliers, pour les garder avec lui. II comptait, avec cette faible arm�e, tenir en respect l'Asie, gr�ce aux garnisons qu'il avait distribu�es sur diff�rents points, en m�me temps qu'il se reposait sur les villes qu'il avait nouvellement fond�es et peupl�es de colonies, pour s'opposer � toute tentative de r�volte. Cependant, avant de faire choix de ceux qui devaient rester, il exige de chacun de ses soldats un �tat de leurs dettes. Il savait que la plupart en �taient accabl�s, et, quoiqu'elles fussent l'effet de leurs d�sordres, il avait pourtant r�solu de les acquitter. Ceux-ci, s'imaginant que c'�tait une �preuve pour mieux conna�tre l'�conomie des uns et la folle prodigalit� des autres, avaient d�j�, par des d�lais �tudi�s, tra�n� quelque temps l'affaire en longueur, lorsque le roi, sachant bien que c'�tait la honte, et non la d�sob�issance, qui emp�chait cette d�claration, fit dresser des tables dans tout le camp et �taler dessus dix mille talents. Il n'en fallut pas moins pour qu'ils prissent confiance en ses intentions: ils avou�rent alors leurs dettes, et cent trente talents furent tout ce qui resta d'une somme si consid�rable: tant il est vrai que cette arm�e, victorieuse des plus riches nations du monde, remporta n�anmoins de l'Asie plus de gloire que de butin! Mais quand ils apprirent que les uns �taient cong�di�s, les autres retenus, ils se figur�rent alors que le roi voulait fixer � jamais en Asie le si�ge de son empire; et, emport�s par un esprit de vertige, ne se souvenant plus de la discipline militaire, ils remplirent le camp de leurs clameurs s�ditieuses. Ils abordent le roi plus audacieusement que jamais, ils lui demandent tous � la fois leur cong�, en lui montrant leurs visages d�figur�s par les cicatrices, et leurs t�tes blanchies. Ni les reproches de leurs officiers, ni le respect de la personne royale, ne les arr�tent: il veut parler, et ils l'interrompent par leurs cris tumultueux et tous les exc�s de la violence militaire, protestant hautement qu'ils ne partiront du lieu o� ils sont que pour retourner dans leur patrie. Enfin ils firent silence, plut�t parce qu'ils croyaient le roi �branl�, que parce qu'ils �taient dispos�s eux-m�mes � c�der, et ils se tenaient en attente de ce qu'il allait dire.
"Que signifient, s'�cria-t-il alors, ce tumulte soudain, cette licence si insolente et si effr�n�e? Je crains de le dire, mais vous avez ouvertement rompu les liens de l'ob�issance, et je n'ai plus qu'une royaut� pr�caire, moi � qui vous n'avez laiss� le droit ni de vous haranguer, ni de vous reconna�tre et de vous reprendre, ni m�me de vous regarder. Eh quoi! lorsque je veux renvoyer les uns dans leur patrie, et, bient�t apr�s, y ramener avec moi les autres, j'entends les m�mes clameurs, et de ceux qui vont partir, et de ceux avec qui je me propose de les suivre! Qu'est-ce � dire, et pourquoi les m�mes cris avec des motifs si divers? Je voudrais bien savoir lesquels se plaignent de moi, ceux qui partent, ou ceux qui doivent rester." On e�t dit que le cri de toute cette arm�e sortait d'une seule bouche, tant ils s'accord�rent, d'un bout � l'autre de l'assembl�e, � r�pondre qu'ils se plaignaient tous.
"Non, reprit alors Alexandre, non jamais je ne consentirai � croire que le motif de cette plainte universelle soit celui que vous pr�tendez, et auquel la plus grande partie de l'arm�e est �trang�re, puisque je cong�die plus de soldats que je n'en garde. Il y a, sous ces apparences, il y a quelque mal plus profond qui vous �loigne tous de moi. Quand vit-on, en effet, une arm�e tout enti�re d�laisser son roi? Des esclaves m�me ne d�sertent pas tous ensemble; ils ont une sorte de honte de quitter un ma�tre que les autres abandonnent.
" Mais, que dis-je? oubliant la rage s�ditieuse qui vous poss�de, j'essaye des rem�des contre une maladie incurable. Oui, j'en atteste les dieux, toutes les esp�rances que j'avais con�ues de vous, je les abjure, et j'ai r�solu de vous traiter, non plus comme mes soldats, car d�sormais vous avez cess� de l'�tre, mais comme les plus ingrats des hommes. L'exc�s des prosp�rit�s qui vous environnent vous a rendus insens�s; vous avez oubli� l'�tat d'o� vous ont tir�s mes bienfaits, et dans lequel vous �tes, certes, bien dignes de vieillir, puisque vous savez mieux soutenir la mauvaise que la bonne fortune." "Voil� que ces Mac�doniens, nagu�re tributaires des Illyriens et des Perses, d�daignent aujourd'hui l'Asie et les d�pouilles de tant de nations! Tout � l'heure � demi nus sous Philippe, ils regardent en m�pris des manteaux de pourpre; leurs yeux ne peuvent souffrir l'or et l'argent: sans doute ils regrettent leur vaisselle de bois, leurs boucliers d'osier, et la rouille de leurs �p�es! C'est l� pourtant le magnifique �quipage o� je vous ai trouv�s, et avec cela cinq cents talents de dettes, quand tout le mobilier royal n'en valait pas plus de soixante; fondements hasardeux pour des travaux tels que les miens, et sur lesquels cependant, je puis le dire sans orgueil, j'ai assis l'empire de la plus grande partie de la terre."
"Quoi! vous �tes las de l'Asie, o� la gloire de vos exploits vous a �gal�s aux dieux! vous br�lez d'impatience de revoir l'Europe et d'abandonner votre roi, lorsque le plus grand nombre manquerait de ressources pour le voyage, si je n'eusse acquitt� leurs dettes avec le butin m�me fait en Asie! Et vous ne rougissez pas, apr�s avoir englouti les d�pouilles des nations vaincues, d'en promener partout la honte, et de retourner vers vos femmes et vos enfants, � qui quelques-uns � peine pourront montrer les fruits de leurs victoires! Car les autres, devan�ant l'accomplissement de leurs v�ux, sont all�s jusqu'� engager leurs armes. Oh! les braves soldats que je vais perdre, dont la vie se passe dans le lit de leurs concubines, et qui n'ont gard� de tant de richesses que les objets pour lesquels on les prodigue!"
"Fuyez donc, et que les chemins s'ouvrent librement devant vous: partez au plus vite. Moi-m�me, avec les Perses, je prot�gerai votre retraite. Je ne retiens personne: d�livrez mes yeux de votre pr�sence, sujets ingrats que vous �tes! Avec quelle joie vous accueilleront vos parents et vos enfants, quand ils vous verront revenir sans votre roi! comme ils accourront au-devant de transfuges et de tra�tres! Je triompherai, n'en doutez pas, de votre fuite, et, partout o� je serai, je saurai vous en punir, en comblant de faveurs et en vous pr�f�rant ceux avec qui vous me laissez. Vous apprendrez alors ce que c'est qu'une arm�e sans son roi, et tout ce que vaut ma seule personne." Il s'�lan�a ensuite, fr�missant de rage, � bas de son tribunal, et entra au milieu des rangs de cette multitude arm�e: il avait remarqu� ceux qui s'�taient exprim�s avec le plus d'insolence, et, de sa main, il les saisit les uns apr�s les autres. Aucun n'osa r�sister, et il en remit ainsi treize aux mains de ses gardes.

III. Qui croirait que cette multitude, un peu auparavant furieuse, demeura tout � coup immobile d'effroi, et qu'en voyant mener au supplice quelques hommes, qui n'�taient pas plus coupables que les autres, toute leur licence d�sordonn�e, toute leur violence s�ditieuse fut en un instant apais�e? Pas un n'avait fait de r�sistance, quand le roi s'�tait jet� au milieu d'eux; et on les vit, au contraire, � demi morts de frayeur et comme frapp�s de la foudre, attendre tous en silence ce qu'il lui plairait d'ordonner d'eux � leur tour. Soit respect du nom royal, aussi sacr� que celui des dieux pour les peuples des monarchies, soit v�n�ration particuli�re pour Alexandre, soit crainte enfin de l'assurance avec laquelle il venait d'exercer son vigoureux commandement, ce qui est certain, c'est qu'ils donn�rent un singulier exemple de patience. Non seulement ils ne se r�volt�rent pas en apprenant le supplice de leurs compagnons mis � mort � l'entr�e de la nuit, mais ce fut entre eux un combat empress� de soumission et d'attachement. Lorsqu'en effet le lendemain, s'�tant pr�sent�s au quartier du roi, ils en furent repouss�s, et qu'ils y virent admis les seuls Asiatiques, ils remplirent le camp de leurs cris de douleur, et d�clar�rent qu'ils n'avaient plus qu'� mourir, si le roi persistait dans sa col�re. Mais lui, inflexible dans ses r�solutions, fit convoquer les troupes �trang�res, sans permettre aux Mac�doniens de sortir de leur camp, et lorsqu'elles se furent rassembl�es en grand nombre, il leur parla ainsi, avec l'aide d'un interpr�te:
"Lorsque je passai d'Europe en Asie, je me promettais d'ajouter un grand nombre de nations fameuses et des millions d'hommes � mon empire. Et je n'ai point �t� tromp�, en croyant sur ce point la renomm�e. Un autre avantage est venu s'y joindre: c'est que j'ai trouv� des hommes courageux et d'un attachement inviolable envers leurs rois. Je m'�tais figur� que tout nageait dans le luxe, et que l'exc�s de la prosp�rit� plongeait les �mes au sein des d�lices. Mais, les dieux m'en sont t�moins! vous savez supporter avec une �gale vigueur d'�me et de corps les travaux de la guerre, et tout braves soldats que vous �tes, vous ne tenez pas plus � honneur le courage que la fid�lit�. C'est aujourd'hui pour la premi�re fois que je vous rends tout haut ce t�moignage; mais il y a longtemps que je le sais. Aussi ai-je pris parmi vous l'�lite de la jeunesse, et l'ai-je incorpor�e dans mon arm�e. Vous portez le m�me v�tement, les m�mes armes; et, bien mieux que les autres, vous savez ob�ir et respecter le commandement. Moi-m�me, vous m'avez vu prendre pour �pouse la fille du Perse Oxyart�s, et ne pas d�daigner d'avoir des enfants d'une captive. Bient�t, jaloux d'enrichir ma maison d'une post�rit� plus nombreuse, je me suis uni en mariage � la fille de Darius; et j'ai conseill� aux plus chers de mes amis de contracter avec des captives de semblables alliances, pour effacer, par ce lien sacr�, les distinctions de vainqueurs et de vaincus. Croyez donc que vous �tes pour moi des soldats de naissance et non pas d'adoption. L'Asie et l'Europe ne forment qu'un seul royaume. Je vous donne les armes des Mac�doniens. � ce qui �tait �tranger et nouveau, j'ai conf�r� l'anciennet�: vous �tes mes concitoyens et mes soldats; tout a pris d�sormais la m�me couleur. Il n'y a de honte ni aux Perses de reproduire les usages des Mac�doniens, ni aux Mac�doniens d'imiter les Perses. La loi doit �tre la m�me pour des peuples destin�s � vivre sous le m�me roi." ---.

IV. "Jusques � quand, lui dit-il, te satisferas-tu par des supplices emprunt�s aux m�urs �trang�res? Tes soldats, tes concitoyens, sans jugement, et sous l'escorte de leurs propres prisonniers, sont tra�n�s � la mort! Si tu crois qu'ils l'ont m�rit�e, choisis au moins d'autres ex�cuteurs de ta justice." L'avis partait d'une bouche amie, si Alexandre e�t �t� capable d'entendre la v�rit�; mais sa col�re avait fait place � la rage. Il aper�ut un mouvement d'h�sitation dans ceux qu'il avait charg�s de ses ordres, et il leur r�it�ra le commandement de jeter les malheureux, encha�n�s comme ils �taient, dans le fleuve.
Cette rigueur m�me n'excita pas de s�dition parmi les soldats. Ils se rendirent, au contraire, par bandes s�par�es, aupr�s de leurs g�n�raux et des amis du roi, leur demandant que, "si le roi trouvait encore parmi eux d'anciens coupables, il ordonn�t leur supplice. Ils offraient leurs t�tes � son courroux: il n'avait qu'� frapper ---."

V. En le voyant, leurs larmes coul�rent; ce n'�tait plus une arm�e visitant son roi, mais assistant d�j� � ses fun�railles. Cependant la douleur de ceux qui environnaient le lit �clatait sur leurs visages; Alexandre, en les apercevant: "Trouverez-vous, leur dit-il, quand je ne serai plus, un roi digne de commander � de tels hommes?" C'est une chose incroyable � dire et � entendre, qu'il ait pu demeurer immobile dans l'attitude qu'il avait prise pour recevoir ses soldats, jusqu'au moment o� l'arm�e tout enti�re eut achev� de le saluer; et, quand la foule se fut �coul�e, se croyant libre d�sormais de toute dette envers la vie, il laissa retomber ses membres fatigu�s. Faisant alors approcher ses amis, car la voix m�me commen�ait � lui manquer, il �ta son anneau de son doigt et le remit � Perdiccas, en y joignant l'ordre de faire porter son corps au temple d'Ammon. On lui demanda � qui il laissait l'empire: "Au plus fort," r�pondit-il; et il ajouta qu'il pr�voyait qu'� l'occasion de ce d�bat on lui pr�parait de grands jeux fun�bres. Perdiccas lui ayant encore demand� quand il voulait qu'on lui rendit les honneurs divins: "Alors, leur dit- il, que vous serez heureux." Ce furent l� ses derni�res paroles, et peu apr�s il expira.
Au premier moment le palais tout entier retentit de pleurs, de g�missements et de cris de d�sespoir; mais bient�t tout fut plong� dans un morne et profond silence; de la douleur on passa aux r�flexions sur l'avenir. La jeune noblesse, attach�e au service de sa personne, �tait incapable de contenir l'exc�s de son affliction, ni de demeurer � l'entr�e du palais: on les vit se r�pandre, comme des furieux, par toute la ville, la remplir de consternation et de deuil, et faire �clater toutes les plaintes que dicte la douleur en ces tristes circonstances. Cependant tout ce qui se trouvait hors du palais, Mac�doniens et Barbares, accourent en foule; et, dans leur commun d�sespoir, les vaincus ne pouvaient se distinguer des vainqueurs. Les Perses pleuraient le plus juste et le plus doux des ma�tres, les Mac�doniens le meilleur et le plus vaillant des rois; il y avait entre eux comme un combat de douleur. Et ce n'�taient pas seulement des paroles de regret, c'�taient des cris d'indignation qui se faisaient entendre. Ils accusaient les dieux jaloux d'avoir enlev� au monde ce h�ros si plein de vigueur, et dans la fleur m�me de son �ge et de sa fortune. Son courage, et l'air dont il menait ses troupes au combat, assi�geait les villes, montait � l'assaut, r�compensait les braves en pr�sence de l'arm�e, tout cela se repr�sentait � leurs yeux. Alors les Mac�doniens se repentaient de lui avoir refus� les honneurs divins; ils se reprochaient leur impi�t� et leur ingratitude, pour avoir priv� son oreille d'un titre qui lui �tait d�. Et apr�s s'�tre longtemps arr�t�s sur ces sentiments, tant�t de regret, tant�t de v�n�ration pour sa m�moire, ils ramenaient sur eux-m�mes leur compassion. Partis de la Mac�doine, ils se voyaient au-del� de l'Euphrate, abandonn�s parmi des nations ennemies, mal fa�onn�es � une domination nouvelle: point d'h�ritier reconnu du roi, point de successeur au tr�ne; chacun allait tirer � soi les forces publiques. Les guerres civiles, qui plus tard �clat�rent, se d�couvraient � eux dans l'avenir. Ils allaient recommencer, non plus pour l'empire de l'Asie, mais pour le choix d'un roi, � verser leur sang; de nouvelles blessures allaient rouvrir leurs anciennes cicatrices; vieux, mutil�s, venant tout � l'heure de demander leur cong� � leur prince l�gitime, il leur faudrait maintenant mourir peut-�tre pour la puissance de quelque obscur satellite. Pendant qu'ils roulaient ces pens�es, la nuit survint et augmenta leur terreur. Les soldats veillaient sous les armes; les Babyloniens, les uns du haut des murs, les autres du fa�te de leurs maisons, portaient au loin leurs regards, comme pour mieux s'assurer de ce qui se passait. Aucun d'eux cependant n'osait allumer de flambeaux; priv�s du secours de leurs yeux, ils pr�taient l'oreille au moindre bruit, au moindre son de la voix humaine, et � chaque instant assaillis de fausses alarmes, ils allaient se jeter dans des sentiers obscurs, o� ils se heurtaient, objets les uns pour les autres de soup�on et d'inqui�tude. Les Perses, la chevelure ras�e, selon leur usage, et en habits de deuil, avec leurs femmes et leurs enfants, donnaient au h�ros mort des regrets sinc�res, et le pleuraient, non pas comme leur vainqueur et leur ancien ennemi, mais comme le plus l�gitime des monarques. Accoutum�s � vivre sous des rois, ils confessaient n'en avoir jamais eu de plus digne de leur commander. Et le deuil ne se renfermait pas au dedans des murs de la ville: bient�t la fatale nouvelle se fut r�pandue dans tout le pays voisin et la plus grande partie de l'Asie en de�� de l'Euphrate.
Elle ne tarda pas non plus � arriver � la m�re de Darius. Aussit�t l'infortun�e d�chira la robe qu'elle portait, pour se v�tir de deuil; et, s'arrachant les cheveux, elle se jeta le corps contre terre. Aupr�s d'elle �tait assise une de ses petites-filles, pleurant H�phestion, son �poux, que nagu�re elle avait perdu, et retrouvant, au milieu de l'affliction commune, le souvenir de ses infortunes priv�es. Mais Sisigambis rassemblait seule en son c�ur tous les maux de sa famille. Elle d�plorait tout � la fois et le sort de ses petites-filles et le sien. Sa douleur r�cente lui rappelait aussi ses douleurs pass�es. On e�t dit qu'elle ne faisait que de perdre Darius, et que la malheureuse m�re avait � conduire les fun�railles de deux fils tout ensemble. Elle pleurait les morts, elle pleurait aussi les vivants. Qui d�sormais prendrait soin de ces jeunes princesses? o� trouveraient- elles un autre Alexandre? Une seconde fois elles �taient captives, une seconde fois elles �taient d�chues de la royaut�. Apr�s la mort de Darius, elles avaient trouv� un protecteur; apr�s celle d'Alexandre, elles ne trouveraient personne qui daign�t seulement les regarder. Au milieu de ces pens�es, lui revenait celle de ses quatre-vingts fr�res �gorg�s en un jour par le barbare Ochus, et du p�re de cette grande famille, immol� sur les corps de ses fils: de sept enfants qu'elle avait mis su monde, un seul lui restait; et Darius m�me n'avait eu un instant de prosp�rit�, que pour trouver ensuite une fin plus cruelle. Succombant enfin � sa douleur, elle se voila la t�te, �carta loin d'elle ses petits-fils et sa petite-fille qui �taient � ses genoux, et renon�a en m�me temps � la nourriture et � la lumi�re: cinq jours apr�s qu'elle eut pris le parti de se laisser mourir, elle expira. C'est sans doute un grand t�moignage de la bont� d'Alexandre envers elle, et de sa justice � l'�gard de tous ses prisonniers, que la mort de cette princesse, qui s'�tait senti la force de survivre � Darius, et qui rougit de survivre � Alexandre.
Et certes, si l'on veut appr�cier justement ce monarque, on trouvera que ses bonnes qualit�s appartinrent � sa nature, et ses vices � sa fortune et � son �ge. Une force d'�me incroyable; une patience dans les travaux presque port�e � l'exc�s; un courage qui le distinguait non seulement parmi les rois, mais parmi ceux m�me dont c'est l� l'unique vertu; une lib�ralit� qui souvent donnait plus qu'on ne demande aux dieux; tant de cl�mence envers les vaincus, tant de royaumes, ou rendus � ceux sur qui il les avait conquis, ou donn�s en pure largesse; un m�pris constant pour la mort, dont la crainte glace le c�ur du reste des hommes; une passion pour la gloire et la renomm�e, excessive peut-�tre, mais bien pardonnable � cet �ge et au milieu d'une telle fortune; envers ses parents, un d�vouement filial attest� et par le projet qu'il avait de placer Olympias au rang des immortels, et par la vengeance qu'il tira des assassins de Philippe; envers ses amis, presque sans exception, une bont� si grande; envers ses soldats, tant de bienveillance; autant de lumi�res que de grandeur dans l'esprit, et une habilet� telle, qu'elle semblait faite � peine pour son �ge; une sage retenue dans les passions qui la comportent le moins; un empire sur ses sens qui ne leur accordait rien au-del� de ce que r�clame la nature, et se bornait toujours aux plaisirs permis: c'�taient l� sans doute de bien grandes qualit�s. Voici maintenant l'�uvre de la fortune: s'�galer aux dieux; r�clamer les honneurs divins; croire aux oracles qui lui donnaient ce conseil; s'emporter outre mesure contre ceux qui d�daignaient de l'adorer; changer son v�tement contre des parures �trang�res; imiter les m�urs des nations vaincues, qu'il avait m�pris�es avant la victoire. Car, pour la col�re et pour la passion du vin, comme la jeunesse en avait augment� l'ardeur, la vieillesse e�t pu les calmer. Cependant, il faut l'avouer, s'il dut beaucoup � sa vertu, il dut davantage � la fortune, que, seul de tous les mortels, il tint en son pouvoir. Combien de fois l'arracha-t-elle � la mort! Combien de fois, engag� t�m�rairement au milieu des p�rils, le couvrit-elle de ce bonheur qui ne l'abandonna jamais! Elle donna aussi � sa vie le m�me terme qu'� sa gloire. Les destins l'attendirent jusqu'� ce qu'ayant achev� la conqu�te de l'Orient et atteint les bords de l'Oc�an, il eut accompli tout ce qui �tait possible � l'humanit�. Tel �tait le monarque et le capitaine auquel il fallait chercher un successeur; mais le fardeau �tait trop pesant pour une seule t�te. Aussi le nom d'Alexandre et la gloire de ses exploits peupl�rent-ils presque tout l'univers de rois et de royaumes, et l'on regarde comme de tr�s grands princes ceux qui s'appropri�rent la moindre part de cette grande fortune.

VI Cependant � Babylone (pour reprendre le fil de mon r�cit) les gardes de la personne royale convoqu�rent dans le palais les principaux d'entre les amis, avec les chefs militaires. La foule des soldats s'y pr�cipita � leur suite; ils d�siraient savoir � qui allait passer la fortune d'Alexandre. Plusieurs g�n�raux, arr�t�s par l'affluence de la multitude, ne purent entrer au palais: il fallut qu'un h�raut en interdit l'entr�e � quiconque n'y serait pas nominativement appel�; mais le commandement n'�tait plus que pr�caire, et on le m�prisait. Au premier moment, les cris de d�sespoir recommenc�rent avec les larmes; mais bient�t l'inqui�te curiosit� de l'avenir, en arr�tant les pleurs, commanda le silence. Alors Perdiccas, ayant expos� aux regards de l'assembl�e le si�ge royal, sur lequel �taient le diad�me et le manteau d'Alexandre avec ses armes, joignit � ces insignes l'anneau que le roi lui avait donn� la veille; et cet aspect, en faisant couler de nouvelles larmes, fit rena�tre toutes les douleurs. "Vous voyez, dit Perdiccas, cet anneau dont il scellait ses volont�s, �me de son empire: il me l'a donn�, et moi je vous le rends. Sans doute il n'est point de calamit� que l'on puisse attendre du courroux des dieux, �gale � celle qui est venue nous frapper: si cependant nous consid�rons la grandeur des choses qu'il a faites, il est permis de croire que les dieux n'ont fait que pr�ter un tel h�ros � l'humanit�, pour y accomplir sa destination, et retourner tout aussit�t vers le lieu de son origine. Ainsi donc, puisqu'il ne nous reste de lui que ce qui ne saurait avoir de part � l'immortalit�, acquittons-nous au plus t�t de ce que nous devons � son corps et � sa m�moire, sans oublier en quelle ville, au milieu de quels peuples nous sommes, quel roi et quel protecteur nous avons perdu. Ce qui doit, compagnons, appeler nos soins et nos m�ditations, ce sont les moyens de nous assurer, parmi ceux que nous avons vaincus, le fruit de nos victoires. Il nous faut un chef: un ou plusieurs, c'est � vous d'en d�cider: car, vous devez le savoir, un rassemblement de soldats sans chef est un corps sans �me. Voil� six mois que Roxane est enceinte. Puisse-t-elle nous donner un prince, dont les dieux b�nissent le r�gne, quand il sera en �ge de nous gouverner! Choisissez, en attendant, ceux � qui vous voulez ob�ir." Ainsi parla Perdiccas.
Alors N�arque: "Personne, dit-il, n'avait droit de s'�tonner que la dignit� royale f�t l'apanage exclusif du sang et de la post�rit� d'Alexandre. Mais attendre un roi qui n'�tait pas n�, et en sacrifier un autre qui existait d�j�, c'�tait un parti qui ne pouvait convenir aux dispositions des Mac�doniens, non plus qu'aux circonstances pr�sentes. Il y avait un fils du roi et de Barsine: c'�tait � lui qu'il fallait donner le diad�me." Cette proposition ne plut � personne: aussi entendait-on, selon l'usage, les piques frapper sans interruption contre les boucliers. D�j� m�me l'obstination de N�arque � d�fendre son avis allait amener une s�dition.
Ptol�m�e prit alors la parole: "Voil�, en effet, s'�cria-t-il, une race bien digne de commander aux Mac�doniens! Le fils de Roxane ou celui de Barsine! un enfant dont l'Europe se refusera m�me � prononcer le nom, et qui ne sera gu�re plus qu'un esclave! Pourquoi donc avons-nous vaincu les Perses, s'il faut que nous ob�issions � leur race? Ce que Darius et Xerx�s, monarques du moins l�gitimes, ont vainement pr�tendu avec tant de milliers d'hommes et des flottes si puissantes? Mon avis est qu'autour du tr�ne d'Alexandre, plac� dans ce palais, se rassemblent ceux qui �taient admis � ses conseils toutes les fois qu'une d�lib�ration commune sera n�cessaire; qu'on s'en tienne � ce qu'aura d�cid� la majorit�, et que les g�n�raux et les officiers de l'arm�e y ob�issent." L'avis de Ptol�m�e trouva quelques approbateurs; celui de Perdiccas eut pour lui les principaux de l'assembl�e. Aristonus se mit alors � dire, "qu'Alexandre, consult� sur le choix de son successeur, avait voulu que l'empire pass�t au plus fort; et que le plus fort, il l'avait d�sign� lui-m�me lorsqu'il avait donn� son anneau � Perdiccas. Celui-ci, en effet, ne se trouvait pas seul aupr�s de lui � l'instant de sa mort; mais, en promenant ses regards sur ses amis qui l'entouraient, c'�tait lui qu'Alexandre avait choisi pour lui confier ce d�p�t. Son opinion �tait donc de d�f�rer la souverainet� � Perdiccas." On ne douta pas qu'il ne dit la v�rit�. Aussi n'y eut-il qu'une voix pour inviter Perdiccas � s'avancer et � reprendre l'anneau du roi.
Il flottait entre l'ambition et la honte, et se persuadait que, plus il montrerait de mod�ration � convoiter l'objet de ses esp�rances, plus on le presserait d'accepter. Aussi, apr�s bien des h�sitations et une longue incertitude sur ce qu'il avait � faire, il finit par se retirer et se placer derri�re les si�ges les plus avanc�s. Cependant M�l�agre, un des g�n�raux, enhardi par l'irr�solution de Perdiccas, s'�cria: "Aux dieux ne plaise que la fortune d'Alexandre et le fardeau d'un si grand empire tombent sur une pareille t�te. Les hommes du moins ne le permettront pas. Je ne parle point ici de ceux qui sont sup�rieurs � Perdiccas; je parle seulement des gens de c�ur, pour qui c'est un besoin de ne rien souffrir contre leur gr�. Et peu importe que ce soit le fils de Roxane, en quelque temps qu'il vienne au monde, ou bien Perdiccas que vous ayez pour roi, puisque aussi bien ce sera toujours lui qui, avec le titre de tuteur, sera assis sur le tr�ne. Aussi, n'y a-t-il de roi qui lui plaise que celui qui n'est point encore n�; et au milieu de cet empressement que nous avons tous, si juste en m�me temps et si n�cessaire, seul il attend patiemment le terme d'une grossesse, et d�j�, dans le sein de la m�re, entrevoit la naissance d'un fils, tout pr�t, n'en doutez pas, � le supposer, s'il le faut. Oui, s'il �tait vrai qu'Alexandre nous e�t laiss� cet homme pour r�gner sur nous � sa place, de toutes ses volont�s, ce serait la seule � laquelle je croirais que l'on d�t d�sob�ir. Que ne courez-vous donc au pillage de ses tr�sors? car, � coup s�r, des richesses du roi c'est le peuple qui est l'h�ritier." En achevant ces mots, il s'�lan�a au travers de la multitude arm�e, qui s'ouvrit pour lui faire passage, et allait le suivre � l'�uvre dont il lui donnait le signal.

VII.  D�j� s'�tait amass�e autour de M�l�agre une grosse troupe de soldats en armes, et l'assembl�e n'�tait plus que tumulte et d�sordre, lorsqu'un homme des derniers rangs du peuple, inconnu � la plupart des Mac�doniens, s'�cria: "� quoi bon les armes et une guerre civile, quand vous avez le roi que vous cherchez? Arrhid�e, fils de Philippe, et fr�re d'Alexandre, votre dernier roi, nagu�re associ� � lui dans les sacrifices et les c�r�monies religieuses, aujourd'hui son seul h�ritier, est laiss� par vous dans l'oubli. Qu'a-t-il fait pour le m�riter? Quel est son tort, pour �tre mis hors du droit commun des nations? Si vous cherchez un prince semblable � Alexandre, jamais vous ne le trouverez: si vous demandez son plus proche h�ritier, il n'y a que celui-l�." En entendant ces mots, l'assembl�e, comme � un ordre qui lui e�t �t� donn�, se tint d'abord en silence; puis, on s'�cria de toutes parts qu'il fallait appeler Arrhid�e, et que ceux qui avaient convoqu� l'assembl�e sans lui avaient m�rit� la mort. Pithon se l�ve alors, les yeux pleins de larmes, et dit qu'en ce moment surtout Alexandre �tait bien malheureux d'�tre priv� de la pr�sence de tant de bons citoyens et de braves soldats, et de la jouissance de leur affection; qu'en effet, ne voyant rien que le nom et la m�moire de leur roi, ils s'aveuglaient sur tout le reste.... C'�taient �videmment autant de traits injurieux contre le jeune homme que l'on appelait au tr�ne; mais ils attir�rent plus de haine contre Pithon que de m�pris contre Arrhid�e: car la compassion est d�j� un commencement de faveur. Ils d�clarent donc, avec des acclamations obstin�es, qu'ils ne permettront jamais de r�gner � un autre que celui qui est n� pour cette haute esp�rance, et ils font appeler Arrhid�e. M�l�agre, qui ha�ssait Perdiccas, et en �tait ha�, conduit en toute h�te le jeune prince au palais; et les soldats, apr�s l'avoir salu� du nom de Philippe, le proclament roi.
C'�tait l�, du reste, le cri de la multitude: l'avis des grands �tait autre. Pithon, qui �tait du nombre, commen�a � mettre � ex�cution le projet de Perdiccas: il nomma pour tuteurs du fils qui devait na�tre de Roxane, Perdiccas lui-m�me et L�onnatus, tous deux issus du sang royal. Il fit donner ensuite � Crat�re et � Antipater le gouvernement des affaires d'Europe; on exigea enfin de chacun le serment de se soumettre au roi, fils d'Alexandre. M�l�agre, que tourmentait la juste crainte du supplice, s'�tait retir� avec ses partisans. Mais il rentra bient�t au palais, tra�nant avec lui Philippe, et criant que les esp�rances tout � l'heure con�ues de ce nouveau roi �taient confirm�es par la force de son �ge; qu'ils essayassent au moins d'un descendant de Philippe, du fils et du fr�re de deux de leurs rois; qu'enfin ils s'en rapportassent � eux-m�mes. Il n'est point de si profond ab�me, de mer si vaste et si orageuse, dont les flots soulev�s �galent les mouvements de la multitude, lorsque surtout elle est dans l'ivresse d'une libert� nouvelle et passag�re. Perdiccas, qui venait d'�tre �lu, n'avait plus que quelques voix pour lui donner l'empire; Philippe en trouvait plus qu'il n'en avait esp�r�. Ils ne savaient longtemps admettre, ni rejeter longtemps un parti; tour � tour ils se repentaient de leurs d�cisions et de leur repentir m�me. � la fin, cependant, les v�ux se d�clar�rent pour le sang royal. Arrhid�e s'�tait retir� de l'assembl�e, redoutant l'autorit� des grands, et son absence avait plut�t r�duit � se taire, qu'affaibli le z�le des soldats en sa faveur. Il fut rappel�, et on le rev�tit de la robe de son fr�re, celle m�me qui avait �t� plac�e sur le tr�ne, pendant que M�l�agre, prenant sa cuirasse et ses armes, se rangea en satellite � la suite du nouveau roi. La phalange, frappant ses javelots contre ses boucliers, mena�ait de se baigner dans le sang de ceux qui avaient os� pr�tendre � une couronne qui ne leur appartenait pas: ils se r�jouissaient de voir le droit de succession se perp�tuer dans la m�me famille, et la race royale appel�e � la possession h�r�ditaire de l'empire: ce nom m�me de Philippe, ajoutaient-ils, �tait pour eux un objet de culte et de v�n�ration, et nul n'en �tait digne, s'il n'�tait destin� au tr�ne par sa naissance. Perdiccas �pouvant� donne l'ordre de fermer l'appartement o� gisait le corps d'Alexandre. Il avait avec lui six cents hommes d'une valeur �prouv�e: Ptol�m�e �tait venu s'y joindre, ainsi que la jeune troupe des pages du roi. Tant de milliers d'hommes n'eurent pas de peine � rompre toutes les barri�res. Le roi lui-m�me s'�tait pr�cipit� avec eux, entour� du cort�ge de ses gardes, M�l�agre � leur t�te. Perdiccas, indign�, appelle � lui ceux qui veulent d�fendre le corps d'Alexandre; mais les furieux, qui avaient forc� l'entr�e, lan�aient de loin leurs traits contre lui, et il y avait d�j� plusieurs bless�s, quand les plus anciens des soldats, �tant leurs casques pour �tre mieux reconnus, se mirent � prier les partisans de Perdiccas de cesser le combat et de c�der au roi et au nombre. Perdiccas d�posa le premier les armes, et les autres suivirent son exemple. M�l�agre voulut ensuite leur persuader de ne point quitter le corps d'Alexandre; mais ils crurent qu'on cherchait � les tenir dans un pi�ge, et, par un autre c�t� du palais, gagn�rent, en fuyant, l'Euphrate. La cavalerie, compos�e de l'�lite de la jeune noblesse, suivit en grand nombre Perdiccas et L�onnatus. On voulait sortir de la ville et camper dans la plaine. Mais Perdiccas ne d�sesp�rait pas d'entra�ner l'infanterie elle-m�me � sa suite; et pour ne point para�tre, en emmenant la cavalerie, rompre avec le reste de l'arm�e, il resta dans la ville.

VIII. Cependant M�l�agre ne cessait de r�p�ter au roi qu'il devait cimenter par la mort de Perdiccas ses droits � la couronne: si l'on ne pr�venait cet esprit inquiet, nul doute qu'il n'amen�t quelque r�volution; il savait trop bien sa conduite envers le roi, et l'on n'est gu�re fid�le � un ma�tre que l'on craint. Le roi laissait plut�t dire qu'il n'approuvait. M�l�agre prit son silence pour un ordre, et envoya chercher Perdiccas au nom du roi, avec injonction de le tuer s'il faisait difficult� de venir. Perdiccas, averti de l'arriv�e des gardes, partit devant eux sans autre escorte que celle de seize jeunes gens de la cohorte royale, sur le seuil de sa maison. L�, il les accabla de reproches, il les appelle les esclaves de M�l�agre; et, par la fermet� de son �me et de son visage, les effraye tellement, qu'ils s'enfuient tout �perdus. Perdiccas ordonne � ses jeunes compagnons de monter � cheval, et, avec un petit nombre d'amis, se rend aupr�s de L�onnatus, assur� de trouver contre la force un plus ferme appui, si l'on vient l'attaquer. Le lendemain, les Mac�doniens s'indign�rent que la vie de Perdiccas e�t �t� en danger, et ils �taient r�solus d'aller punir, les armes � la main, l'insolence de M�l�agre. Mais celui-ci, qui avait pr�vu l'orage, accourt aupr�s du roi, et lui demande si ce n'�tait pas lui-m�me qui avait donn� l'ordre d'arr�ter Perdiccas. Philippe r�pondit que cet ordre lui avait �t� dict� par M�l�agre; qu'au reste, ce ne devait pas �tre pour eux une cause de tumulte, puisque Perdiccas vivait. Et il cong�dia l'assembl�e. M�l�agre, de son c�t�, alarm� surtout de la d�fection de la cavalerie, et incapable de rien r�soudre, en se voyant tomber lui-m�me dans le p�ril o� tout � l'heure il venait d'entra�ner son ennemi, passa pr�s de trois jours � rouler dans son esprit mille projets incertains.
Cependant l'image d'une cour continuait d'exister comme auparavant; les ambassadeurs des nations s'adressaient au roi, les g�n�raux se rassemblaient autour de lui, et le vestibule de son palais �tait rempli de gardes et de soldats sous les armes. Mais partout r�gnait un sentiment involontaire de tristesse, qui t�moignait l'exc�s du d�sespoir. On se regardait avec une mutuelle d�fiance, on n'osait ni s'aborder, ni se parler; chacun roulait au-dedans de soi ses secr�tes pens�es, et la comparaison du nouveau roi avec celui qu'on avait perdu r�veillait tous les regrets. O� �tait, se demandaient-ils, le monarque sous le commandement et les auspices duquel ils avaient march�? Ils se voyaient abandonn�s parmi des nations ennemies et indompt�es, qui, � la premi�re occasion, demanderaient vengeance de toutes leurs d�faites. Telles �taient les pens�es o� se consumaient leurs esprits, lorsqu'on leur annonce que la cavalerie sous les ordres de Perdiccas, ma�tresse des plaines qui entourent Babylone, vient d'arr�ter le bl� que l'on amenait � la ville. Il y eut d'abord disette, puis famine, et ceux qui �taient renferm�s dans les murs furent d'avis qu'il fallait se r�concilier avec Perdiccas ou lui livrer bataille. Le hasard avait voulu que les gens de la campagne, craignant le pillage de leurs bourgs et de leurs m�tairies, se fussent r�fugi�s dans la ville, tandis que les citadins en avaient �t� chass�s par le d�faut de vivres; les uns et les autres s'attendaient � trouver hors de chez eux plus de s�ret� qu'en leurs demeures. Les Mac�doniens, qui redoutaient quelque �meute parmi cette population, s'assemblent au palais, et y proposent leur avis; c'�tait d'envoyer des d�put�s � la cavalerie, pour convenir de laisser l� leurs querelles et de poser les armes. Le roi d�puta, en cons�quence, le Thessalien Pasas, Amissus de M�galopolis, et P�rila�s. En r�ponse aux propositions qu'ils apportaient, on leur d�clara que la cavalerie ne poserait l'�p�e que si le roi lui livrait les auteurs de la discorde. Inform�s de cette r�ponse, les soldats courent aux armes. Leur bruit attire Philippe hors du palais. "Il n'est pas besoin, leur dit-il, de tout ce tumulte; car, en vous armant les uns contre les autres, vous laisserez � qui restera neutre le prix du combat. Souvenez-vous aussi que vous avez affaire � des compatriotes, et que leur enlever tout espoir de r�conciliation, c'est vous pr�cipiter dans la guerre civile. Essayons de calmer leurs esprits par une seconde ambassade; et j'ose croire que lorsque les restes du roi n'ont pas re�u encore la s�pulture, tout le monde se r�unira dans l'accomplissement de ce saint devoir. Pour moi, j'aime mieux vous rendre cet empire, que de le garder au prix du sang de mes concitoyens; et s'il n'y a pas d'autre moyen de r�tablir l'union, je vous en prie et vous en conjure, choisissez un souverain mieux fait que moi pour vous commander." Puis, les yeux baign�s de larmes, il �ta le diad�me de sa t�te, et avan�a la main droite, dont il le tenait, pour le pr�senter � quiconque se croirait plus digne de le porter. La mod�ration de ses paroles fit concevoir une haute esp�rance de son caract�re, �clips� jusqu'alors par l'�clatante gloire de son fr�re. Aussi le pressa-t-on de toutes parts de mettre son projet � ex�cution. Il renvoya les m�mes d�put�s, en les chargeant de proposer aux deux chefs de s'adjoindre M�l�agre pour coll�gue. On l'obtint sans peine. Perdiccas voulait avant tout �carter M�l�agre de la personne du roi, et il se flattait que, seul contre deux, ce chef ne pourrait pr�valoir. M�l�agre �tant donc sorti avec la phalange, Perdiccas vint � sa rencontre � la t�te de la cavalerie, et les deux corps, apr�s s'�tre salu�s mutuellement, se r�unirent, bien persuad�s que la concorde et la paix �taient assur�es pour jamais.

IX. Mais d�j� les destins pr�paraient � la nation mac�donienne des guerres civiles: car le tr�ne ne peut se partager, et plusieurs y pr�tendaient. Ils rassembl�rent d'abord leurs forces, puis ils les dispers�rent; et comme ils avaient surcharg� le corps, le reste des membres commen�a � d�faillir, et leur empire qui, avec un seul chef, e�t pu subsister, d�s que plusieurs en soutinrent le poids, s'�croula. Aussi est-ce avec une juste reconnaissance que le peuple romain proclame hautement pour son sauveur le prince qui est venu, comme un astre nouveau, briller au milieu de cette nuit qui faillit �tre pour nous une nuit �ternelle. Oui, c'est lui, et non pas le soleil, qui s'est lev� pour rendre la lumi�re au monde, plong� dans les t�n�bres, au temps o� les membres de l'empire, priv�s de leurs chefs et d�chir�s en lambeaux, �taient tout palpitants. Que de torches ardentes il a �teintes alors! que d'�p�es il a fait rentrer dans le fourreau! quelle temp�te il a dissip�e par une soudaine s�r�nit�! Aussi l'empire ne rena�t-il pas seulement � la vie, il est d�j� florissant. Puisse la jalousie des dieux ne pas nous poursuivre, et les si�cles qui succ�deront au n�tre verront cette m�me maison se perp�tuer dans une longue, sinon dans une �ternelle post�rit�!
Mais revenons � mon r�cit, d'o� je me suis laiss� d�tourner par le spectacle de la f�licit� publique. Perdiccas n'avait d'espoir de salut que dans la mort de M�l�agre: il le savait inconstant et sans foi, toujours pr�t � remuer, et d'ailleurs son ennemi mortel; il fallait le pr�venir. Mais il enveloppait ses desseins d'une profonde dissimulation, afin de le surprendre. Il chargea donc secr�tement quelques-uns des soldats qui servaient sous lui de se plaindre tout haut, mais comme � son insu, que M�l�agre f�t �gal� � Perdiccas. Inform� de ce propos, M�l�agre va, tout furieux, le reporter � Perdiccas. Celui-ci, comme effray� d'une nouvelle inattendue, s'�tonne, se plaint, t�moigne toutes les apparences d'un vif d�plaisir; enfin il reste convenu entre eux de faire arr�ter les auteurs de cette parole s�ditieuse. M�l�agre comble Perdiccas de remerciements, il l'embrasse, et rend hommage � sa loyaut� et � son affection. Alors, d'un commun accord, ils r�glent la mani�re dont on surprendra les coupables: ils ordonneront pour l'arm�e la solennit� nationale des lustrations; leurs discordes pass�es en fournissaient un motif assez plausible.
Voici de quelle fa�on les rois de Mac�doine accomplissaient cette c�r�monie expiatoire. Aux deux extr�mit�s de la plaine o� l'arm�e devait �tre conduite, �taient jet�es les entrailles d'une chienne �ventr�e: dans cet espace devaient se tenir les troupes en armes; d'un c�t�, la cavalerie, de l'autre, la phalange. Le jour donc qu'ils avaient marqu� pour la c�r�monie, le roi, � la t�te des chevaux et des �l�phants, s'�tait plac� en face de la phalange que commandait M�l�agre. D�j� la cavalerie �tait en mouvement, lorsqu'une alarme soudaine se r�pandit parmi l'infanterie. Le souvenir des r�centes discordes faisait craindre des dispositions peu pacifiques, et ils balanc�rent un moment s'ils ne se retireraient pas dans la ville, car la plaine donnait l'avantage � la cavalerie. Mais pour ne pas avoir l'air de se d�fier sans raison de la bonne foi de leurs compagnons d'armes, ils demeur�rent, bien d�cid�s � se d�fendre si on les attaquait. Les deux corps �taient au moment de se joindre, et il n'y avait plus qu'un �troit intervalle qui les s�par�t. Le roi se d�tache alors au-devant de la phalange avec un seul escadron, et, � l'instigation de Perdiccas, il r�clame pour les livrer au supplice les auteurs de la s�dition, ceux que lui-m�me e�t d� prot�ger, les mena�ant, s'ils font la moindre r�sistance, de les charger avec toute la cavalerie et les �l�phants. Tous demeur�rent interdits � ce coup inattendu. M�l�agre lui-m�me ne trouva ni plus de pr�sence d'esprit, ni plus de r�solution que les autres; le parti qui leur semblait le plus s�r �tait d'attendre, plut�t que de h�ter les �v�nements. Perdiccas vit que la terreur les livrait � sa discr�tion: il fit donc sortir des rangs environ trois cents hommes, les m�mes qui avaient suivi M�l�agre lorsqu'il avait violemment quitt� la premi�re assembl�e tenue apr�s la mort d'Alexandre; et, � la vue de l'arm�e enti�re, il les fit jeter sous les pieds des �l�phants, qui les �cras�rent tous. Philippe n'emp�cha ni n'ordonna rien: il semblait dispos� � n'avouer que ce que justifierait l'�v�nement. Ce fut l� pour les Mac�doniens le pr�sage et le commencement des guerres civiles. M�l�agre reconnut, mais trop tard, l'artifice de Perdiccas. Cependant, comme on n'attenta rien, � cet instant, sur sa personne, il resta tranquille � son poste. Mais, renon�ant bient�t � tout espoir de salut, et voyant ses ennemis abuser, pour sa perte, du nom de celui qu'il avait fait roi, il se r�fugia dans un temple. La saintet� m�me du lieu ne le prot�gea pas, et il y fut massacr�.

X. Perdiccas, ayant fait rentrer l'arm�e dans la ville, rassembla en conseil les principaux chefs, et l'on y r�gla le partage de l'empire. La souverainet� resta toujours au roi: Ptol�m�e fut nomm� satrape de l'�gypte et de la partie de l'Afrique qui avait �t� conquise; la Syrie fut donn�e � Laom�don, avec la Ph�nicie; on assigna la Cilicie � Philotas; la Lycie ainsi que la Pamphylie et la grande Phrygie �churent � Antigone; on envoya Cassandre dans la Carie, et M�nandre dans la Lydie. La grande Phrygie, voisine de l'Hellespont, fut le partage de L�onnatus; et la Cappadoce passa, avec la Paphlagonie, � Eum�ne. On le chargea de la d�fense de ce pays jusqu'� Tr�bizonde, et de la guerre contre Ariarath�s: c'�tait le seul prince qui refus�t de se soumettre. Pithon eut le gouvernement de la M�die, Lysimaque celui de la Thrace, en m�me temps que des nations voisines r�pandues sur les bords du Pont-Euxin. Quant aux gouverneurs de l'Inde, de la Bactriane, de la Sogdiane et des autres peuples qui habitaient les c�tes de l'Oc�an ou de la mer Rouge, on laissa � chacun d'eux, sur la m�me �tendue de pays, la m�me autorit�. Il fut enfin d�cid� que Perdiccas resterait aupr�s du roi, avec le commandement des troupes attach�es � la personne royale. On a cru qu'Alexandre avait r�gl� par son testament le partage des provinces; mais nous sommes assur�s que cette tradition, bien qu'appuy�e de quelques autorit�s, est sans fondement. Une fois la division de l'empire accomplie, chacun pouvait sans doute garder la puissance qu'il s'�tait cr��e lui-m�me, si jamais il y avait des bornes contre le torrent des passions. Nagu�re simples serviteurs d'un roi, ils venaient, sous le pr�texte d'exercer une autorit� �trang�re, de s'approprier de grands royaumes, et nulle cause de rivalit� n'existait entre eux, puisqu'ils �taient tous de la m�me nation, et que des limites bien marqu�es s�paraient leurs divers �tats; mais il �tait difficile qu'ils se contentassent de ce que l'occasion leur avait offert: on d�daigne un premier bien, lorsqu'on en esp�re un plus riche; et il leur parut plus facile � tous d'accro�tre leur puissance qu'il ne l'avait �t� de l'obtenir.
Il y avait sept jours que le corps du roi �tait sur son lit de parade, et le soin de r�gler les affaires publiques avait d�tourn� tous les esprits du devoir solennel des fun�railles. Or, il n'est point de contr�e o� la chaleur soit plus ardente que dans les plaines de M�sopotamie, et souvent les animaux qu'elle surprend en rase campagne y sont frapp�s de mort: tant le soleil �chauffe ce ciel enflamm�, qui d�vore tout comme le feu! Les sources d'eau sont rares, et cach�es par la ruse des habitants: la jouissance leur en est libre, mais d�rob�e aux �trangers. Cependant lorsque les amis d'Alexandre purent enfin donner leurs soins � son corps inanim�, ils le trouv�rent, en entrant, sain et sans la moindre trace d'alt�ration: cette fra�cheur m�me, qui tient au souffle de la vie, n'avait pas abandonn� son visage. Aussi les �gyptiens et les Chald�ens, charg�s de l'embaumer selon les pratiques de leur pays, crurent qu'il respirait encore, et n'os�rent d'abord y mettre la main. Apr�s l'avoir ensuite pri� de permettre que des mortels le touchassent, ils nettoy�rent le corps; on l'enferma dans un cercueil d'or rempli de parfums, en lui mettant sur la t�te le symbole �clatant de sa fortune. L'opinion g�n�rale est qu'il p�rit par le poison; et que ce fut Iollas, fils d'Antipater, un de ses officiers, qui le lui versa. Ce qui est certain, c'est qu'on entendit Alexandre r�p�ter souvent qu'Antipater aspirait � la royaut�, que sa puissance �tait au-dessus de celle d'un lieutenant, et qu'enorgueilli de sa victoire sur les Spartiates, il pr�tendait ne devoir qu'� lui-m�me tout ce qu'il tenait du roi. On croyait m�me que Crat�re avait �t� envoy�, avec un corps de vieilles troupes pour le mettre � mort. On sait aussi que la Mac�doine produit un poison si violent, qu'il va jusqu'� consumer le fer, et ne se laisse garder que dans un vase de corne. Le nom de Styx a �t� donn� � la fontaine d'o� d�coule ce venin mortel. Cassandre l'apporta et le remit � son fr�re Iollas, qui le m�la au dernier breuvage du roi. Quoi qu'il en soit de ces bruits, ils furent bient�t �touff�s par la puissance de ceux que la rumeur publique avait accus�s. Antipater, en effet, s'empara du royaume de Mac�doine, en m�me temps que de la Gr�ce, et il eut pour successeur son fils, qui fit massacrer tout ce qui tenait, m�me par une parent� �loign�e, au sang d'Alexandre. Cependant le corps de ce monarque fut transport� par Ptol�m�e, le nouveau ma�tre de l'�gypte, � Memphis, et de l�, peu d'ann�es apr�s, � Alexandrie, o� l'on rend toutes sortes d'honneurs � sa m�moire et � son nom.